J’ai pas mal hésité avant de vous écrire. Après tout, vous l’avez dit
vous-même, vous ne répondez jamais aux trucs “comme ça”. Et puis, j’ai réalisé
que je n’attendais pas vraiment de réponse. C’est plus des choses que j’aurais
voulu vous dire. Mais encore une fois, devant vous, j’ai perdu mes mots.
J’appréhendais un peu, avant de prendre le train pour venir voir votre
spectacle. J’avais certainement un peu peur de ne pas retrouver votre manière délicate
de pointer du doigt les habitudes et les passions collectives pour faire sourire
votre public. Vous avez certainement vous aussi déjà connu ce sentiment, quand
vous suivez avec autant d’attention un artiste et qu’il change un petit peu de
voie, vous vous demandez si vous retrouverez ce que vous avez toujours apprécié
dans ses spectacles. Ce qui vous a souvent ému.
Déçue je ne l’ai pas été à proprement parler. J’ai
même assez aimé ce collage fantaisiste des petites choses qui ont marqué les
époques : de la balade anachronique de Simon dans les vestiges de la mémoire
collective et sélective, au montage
bigarré de ces images en noir et blanc que l’on devine troquées pour quelques
euros dans les brocantes des week-ends pluvieux.
J’ai aimé les rires enregistrés qui faisaient écho
aux noms des villes qui n’étaient pas Paris, les chorégraphies folles, la
projection sur le rideau cabossé de la grâce de jeunes filles un peu timides et
ces images bancales de soirées familiales où l’on dansait pour célébrer. Non,
je me suis bien plu entre les murs du Bouffes du Nord dont vous avez astucieusement
exploité l’espace scénique. A la manière d’un grand comédien, certainement.
Mais voilà, si je vous écris ce soir, c’est parce
qu’entre les mailles de ce patchwork temporel, je suis tombée sur un défaut, un
point de trop peut-être. Quand vous avez évoqué “l’attentat de la rue des
Rosiers”, j’ai bien compris que vous pensiez qu’il s’agissait là d’un
bouleversement dans une France jusque là “assez préservée” et que vous pensiez
qu’en cela, il était assez « symptomatique » d’une époque où l’on qualifiait
de “violent” les jeux d’arcade où on tirait sur des avions. J’ai également apprécié le
décalage que vous avez voulu mettre en relief avec le monde d’aujourd’hui où les
vieilles disquettes de jeux en deux dimensions paraissent presque touchantes.
Mais ce que je n’ai plus compris c’est le fond
imagé qui accompagnait la chanson: ces mêmes avions de guerre, aussi obsolètes
soient-il et cette évocation incongrue avec “la bande de Gaza” – je n’ai pas vraiment
retenu les paroles, je le regrette - mais il s’agissait, il me semble,de l’association singulière
des mots« plages » et« tirs » (?).
Alors oui bien sûr, vous grossissez les traits
d’une époque pour faire appel, dans la mémoire de vos spectateurs, au décalage
avec les jours d’aujourd’hui et en montrer parfois l’absurdité. Vous riez des
modes qui déchainent les passions avant de s’évanouir dans le quotidien. Vous souriez
de la perception que le passé a eu du futur.
Mais pourquoi lier cet attentat dont on ne peut
franchement pas rire – chez votre amie qui y avait perdu son oncle, il y avait
une boîte avec les articles sur l’attentat qui évoquait le traumatisme et c’est
profondément triste – à ces avions de guerre qui défilent en noir et blanc
aussi peu réalistes soient leurs contours et à la« bande de Gaza ».
J’aurais certainement apprécié un peu plus de
retenue sur ce sujet sur lequel vous ne donnez finalement pas vraiment d’avis
mais que vous avez pourtant franchement choisi d’évoquer et de chanter. C’est
soit un peu trop, soit pas assez. Symptomatique d’une époque peut-être. Gaza,
un point lointain sur une carte, certainement. Mais le lien entre les deux
n’est pas clair et quand vous choisissez de les associer dans une chanson, cela
ne tient certainement pas du hasard, vous pesez toujours exactement vos mots.
Je connais assez bien vos chansons pour le savoir.
Si vous êtes un chanteur engagé soyez-le
franchement, libre à votre public de vous suivre. Ou pas. Mais cette prise de
position tiède sur des sujets qui remuent m’a contrariée. J’ai vécu plusieurs
années en Israël, ma sensibilité est certainement différente de celle de votre
public qui est pourtant déjà hétéroclite. Vous comprendrez donc mon exigence
quand j’entends parler de ces endroits que j’ai moi, connus de très près.
Alors voilà, aujourd’hui, les critiques culturels
français vous encensent avec des jolis mots et des phrases absconses aussi –
Libé restera toujours Libé – mais nous, on vous a aimé depuis le début, depuis
votre Paris fantasmé en passant par votre jolie analyse théâtrale des moments
précieux qui suivent la rencontre ou les ambiances cinématographiques souvent
entremêlées à vos chansons, alors je me suis permise, aujourd’hui, de vous
écrire ma contrariété avec mes armes à moi – la nuit m’a porté conseil et puis
je suis plus à l’aise pour agencer les mots avec un clavier que devant vous à
la sortie d’un théâtre. J’espère qu’à défaut de répondre, vous saurez au moins
l’entendre.
Bonne continuation et à bientôt, certainement.
Memory de Vincent Delerm : Du 6 décembre 2011 au 30 décembre 2011au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris puis en tournée un peu partout.